SOURCE LIBÉRATION DU 19 NOVEMBRE 2025
A Calais, ces dernières semaines, tout le monde ne parle que du varan. Une créature mécanique XXL (près de 6 mètres de haut, 15 mètres de long environ) conçue par la compagnie nantaise la Machine, et dont l’arrivée s’est accompagnée, du 7 au 9 novembre, de trois jours de festivités. L’imposant saurien, tout comme le dragon géant qui a pris ses quartiers dans la ville depuis 2019, attire les regards. Un investissement massif, plusieurs dizaines de millions d’euros, avec un objectif clair : changer la perception de la cité portuaire de plus de 67 000 habitants (la ville en comptait près de 75 000 il y a dix ans), devenue au fil des années l’un des symboles de la crise de l’accueil des migrants.
La sous-préfecture du Pas-de-Calais ne veut plus être associée à ces images d’exilés hagards et de campements insalubres publiées dans les médias du monde entier. Au spectaculaire bestiaire la tâche d’occuper l’espace, de faire rêver et oublier un pan moins reluisant de la réalité : en un peu plus de deux décennies, la commune s’est transformée en une forteresse anti-migrants.
Reportage
«Ça a évolué tout doucement, se souvient Martine, 72 ans, installée de longue date dans le centre-ville. Il y a une vingtaine d’années, on a commencé à voir des clôtures surmontées de barbelés. Ça m’a un peu surprise au départ, parce que ça ne me semblait pas vraiment utile. Ensuite, il y en a eu tellement…» L’infirmière retraitée ne s’est jamais complètement habituée à leur présence : «A certains endroits, ceux où les touristes ne vont pas, on a l’impression de rentrer dans un centre pénitentiaire.»
Barrières doublées, voire triplées
Au début des années 2000, pour éviter les intrusions à bord des camions stationnés au port d’où partent les ferries pour l’Angleterre, des travaux de sécurisation sont lancés. Le tunnel sous la Manche n’est pas épargné : dans la nuit du 25 au 26 décembre 2001, près de 500 réfugiés du centre de Sangatte s’y engouffrent à pied avant d’être rattrapés par la police ; détecteurs infrarouges et système de vidéosurveillance viennent renforcer les grilles déjà posées.

Les deux sites verront leurs barrières doublées, voire triplées en 2015, avant qu’un mur («de la honte», précisent souvent habitants et associations) en béton, financé par le Royaume-Uni, de 4 mètres de hauteur et 1 kilomètre de long, soit érigé le long de la rocade portuaire. «Cette ville commence à être enfermée de partout», s’indigne à l’époque la maire LR de Calais, Natacha Bouchart, alors opposée à sa construction.
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Un autre mur anti-intrusion (3 mètres de haut, 1 kilomètre de long) pousse en février 2019… autour d’une station-service, cible des passeurs, située à l’une des entrées de la ville. Pour empêcher les exilés de s’ancrer dans Calais, grillages et autres piquets viennent occuper le dessous de certains ponts, quand ce n’est pas la multiplication d’arceaux à vélo qui suscite l’incompréhension.
«On tourne en rond»
«Après, il y a eu l’enrochement», soupire Francine, habitante de la cité de la dentelle depuis toujours. Un lundi de septembre 2022, des centaines de tonnes d’énormes pierres blanches, placées à moins d’un mètre les unes des autres, font leur apparition sur plusieurs zones herbeuses du centre-ville. Un dispositif saisissant, destiné à rendre impossible les points de fixation comme les distributions alimentaires des associations. «J’ai eu beaucoup de mal à m’y faire, poursuit la Calaisienne. Aujourd’hui ça fait partie du paysage, disons, même si ce n’est pas joli du tout. Au moins, les rochers font barrage aux dépôts sauvages des riverains, mais on ne peut plus se promener sur les berges du canal comme avant.»
«Quand des migrants se mettent sous des arbres, la mairie fait couper les arbres, tempête la restauratrice retraitée Brigitte Lips. Chaque fois que les camps sont démantelés toute la zone est déforestée. Ici, c’est de plus en plus laid !» La Calaisienne, qui a boycotté les trois jours de fête organisés pour l’arrivée du varan «parce que les réfugiés et les SDF ont été priés de débarrasser le plancher avant l’inauguration», ouvre chaque jour la porte de son garage aux exilés du littoral depuis plus de vingt ans. Ce qui n’est pas du goût de tout le monde : pour ne plus les voir passer, sa voisine a élevé un mur entre les deux propriétés.
Interview
Malgré tous les dispositifs déployés, les exilés «se réinstallent quand même», observe Claire Millot, de l’association Salam, qui distribue des repas aux migrants à Calais, Dunkerque et Grande-Synthe. «On les empêche de partir [rejoindre l’Angleterre], tout en les empêchant de rester : ça coûte des millions pour rien, on tourne en rond !» La responsable associative dit comprendre que la municipalité cherche à améliorer son image et attirer les touristes avec le dragon ou le varan. «Mais si les gens n’y étaient pas traités comme ça, juge-t-elle, on ne parlerait pas autant de Calais.»

