Lettre aux accueillants des migrants et réfugiés
Chers amis,
Ma compagne Ljljana m’a rendu compte de cette magnifique journée de la Fraternité 2020 qu’avec ferveur, persévérance et créativité, vous avez menée, semble-t-il, de main de maître, pour le bénéfice de nos amis migrants.
Mon absence obligée ne m’ayant pas permis de participer avec vous à ce moment je tenais à vous dire mon admiration pour votre action, et confirmer mon soutien.
Donc je vous remercie et vous félicite chaleureusement, toutes et tous. Je me permets ce mot d’un membre distancier non par forfanterie mais parce que la pierre posée par vous me résonne comme hautement symbolique.
Votre action de soutien m’en rappelle une autre aux jours même ou se commémore le sombre 75 éme anniversaire de « la libération » des camps d’Auschwitz., et je voudrais vous proposer deux réflexions et une suggestion après cette événement.
– Ce W.E. je participais dans ce cadre mémoriel, à Banon et à Sault, avec l’historien et politologue Jacques Sémelin* et l’écrivain et traducteur de la littérature russe André Markowicz* à une
RENCONTRE EXCEPTIONNELLE JACQUES SEMELIN & ANDRÉ MARKOWICZ.
De cette discussion est advenue, entre autre, l’idée que si la France a dénombré le moins (même si trop !) de juifs décimés par les nazis de tous les pays européens, c’est pour deux raisons essentielles :
1) le régime vichyssois a « assez peu » dénoncé au pouvoir allemand les juifs ( intégrés) De France (20% de cette catégorie furent envoyés en camps d’extermination), en « échange » d’une position plus radicale (mais non moins macabre !), vis-à-vis des juifs En France ( étrangers donc, 90% de ce groupe furent décimés),
2) si ces juifs sont restés en vie, c’est qu’ils ont été protégés, couverts ou cachés par des réseaux de résistants, bien sûr, pour une petite partie d’entre eux, mais surtout par les « petits gestes » de la population française ( La survie des juifs en France (1940-1944) – Cogito, ce qui signifie que la population juive était intégrée, et ceci depuis Les lois de la république de 1791.
C’est donc à la fois le modèle républicain, ses lois, sa constitution, puis la séparation des pouvoirs, qui a garanti cette protection, malgré la collaboration du gouvernement de Vichy ; mais aussi le « jeu » des habitants de France, émus par les premières rafles de femmes, de personnes âgées, et d’enfants juifs , et ces petits gestes qui sont aussi les vôtres aujourd’hui.
C’est grâce à ce contexte de structure républicaine, des réseaux d’intégration, de résistance, et de solidarités humaines, bien éloigné de la doxa d’un antisémitisme généralisé en France, que beaucoup de juifs ont été sauvés de l’holocauste.
Ce détour par l’histoire me paraissait utile en cette missive pour vous redire à quel point l’effort que vous faites à intégrer les migrants et autres réfugiés, en les accompagnant, en les éclairant, en les sécurisant, et en aidant à faire accepter à l’ensemble de la population drômoise l’utilité de leur accueil, est fondamental et extrêmement important, malgré la modestie de événement.
– Ma deuxième réflexion tourne autour de la mise en public des paroles et des corps des migrants.
Lorsque j’étais plus jeune, moi-même issu d’un milieu modestement cultivé qui reste en dormance, j’ai éprouvé le besoin de dire ma condition retranchée et de dire en sympathie celle d’autres, étouffant sous la coupe « Barro-Giscardienne » de la fin des années 70.
L’engagement dans le théâtre politique et social d’intervention, notamment, m’a aidé à me libérer de mes chaines et de mes cris, et à ne sombrer ni dans la violence, ni dans la folie. Notre ami Serge Pauthe et certains de vous savent bien de quoi je vais parler à ce propos.
A cette époque je m’interrogeais parallèlement sur les comment et les pourquoi du dire, en public, et la rencontre avec le metteur en scène Armand Gatti et les thèses de son ami et collaborateur l’historien ( des migrations) Gérard Noiriel furent pour moi déterminantes et m’ont convaincu. Ce dernier nous rappelle (dans son ouvrage : Histoire, théâtre et politique – agone) : « On sait d’expérience que les démonstrations produites par les sciences de l’homme et de la société ont très peu d’impact sur les gens. On peut mobiliser toutes les études pour démontrer la « stupidité » du racisme, on ne parviendra pas pour autant à convaincre quiconque d’abandonner ses préjugés. Pour être efficace, il faut que la raison rencontre l’émotion. Ce qui est prouvé dans la recherche doit être éprouvé par le public. »
D’où l’importance de la prise de parole des migrants, de la théâtralisation de leur propre rôle dans la société, de la reconnaissance par le public de leurs personnes et des différences (psychologiques, culturelles, sociales, religieuses …), portées par leurs personnalités, et de leurs voix données qui certifient dans ce cadre au moins, une écoute officiellement publique.
Votre aide à la mise en public des familles, et de leurs identités et histoires, est donc pour tous d’une importance capitale et pas du tout anecdotique. Elle est fondatrice dans le processus d’intégration.
Je tenais à souligner ce moment là aussi parce que Ljljana m’a dit la présence réitérée du maire de Buis Sébastien Bernard à la fête de la Fraternité.
Si ce geste de présence est vraisemblablement sincère et peut être même perçu comme amical, il va de soi qu’en les circonstances pré-électorales du moment, il est surtout aussi un signe politique local fort donné à l’ensemble de la population buxoise.
A titre individuel et en ce lieu je crois qu’il est utile de l’en remercier.
Si d’ailleurs Mr Sébastien Bernard devait être sollicité par une certaine opposition, ou des administrés réticents à l’accueil, je pense que vos actions de toute l’année devraient être plus mises en lumière auprès de cette population suspicieuse, aussi pour justifier de la pertinence des aides diverses octroyées par la municipalité.
Car nous savons que des forces noires sont tapies près de nous et en ce temps, qui ne demandent qu’à rugir dés que l’occasion se présentera.
– C’est ainsi qu’en dernier lieu je vous propose ma suggestion.
Chacun sait que si des paroles sont fortes et opportunes elles n’en demeurent pas moins souvent insuffisantes car… « elles s’envolent ».
Pour témoigner Il faut des preuves!
Je ne sais pas si quelqu’un avait pensé à filmer l’évènement du dire en ce jour de fête?
Si cela fut le cas, il me semble judicieux d’en faire des documents d’archives, au même titre que les photos (je sais qu’il en fut prises par les familles elles mêmes), qui pourraient être collectées (dans un délai court pour éviter l’oubli ) afin que ces documents soient non pas stockés virtuellement sur nos cartes mémoires, nos ordinateurs, ou dans les tiroirs du comité, mais exposés, ou pour le moins offerts, comme preuves et arguments à la mairie de Buis afin qu’ils prennent figure officielle.
En résumé, la force des témoignages émouvants qui ont été dits à la fête devrait pouvoir être communiquée et entendue ou montrée par voie officielle aux éventuels opposants à toute démarche d’accueil.
Cette démarche viserait la population buxoise, mais serait aussi utile pour vous les accueillants, les justes d’aujourd’hui, par reconnaissance publique à votre effort d’accueil, et enfin pour les migrants, en honorant et reconnaissant leur existence et leur voix au sein de notre société dès lors enrichie.
Les fragiles forces du dire contre les puissantes forces noires, voilà ce qui aujourd’hui se joue ; il me semblerait donc opportun et à propos de marquer le coup maintenant.
Voici ce qu’en geste de solidarité je tenais à vous dire,
En amitié et respectueusement
Luc Rouault

Communiqué par Plateforme des Comités d’Accueil des Réfugiés en Drôme-Ardèche et Vaucluse (CARDAV) Valérie Rosier, Coordonnatrice, Tél 06 12 33 10 71 arquaique@orange.fr Colette Sénéclauze, Secrétaire, Tél 04 75 26 41 44 c.a.sene2015@gmail.com Annie Molinet, Blog, Tél 04 75 28 51 77 coparhb@gmail.com N'oubliez pas que notre page de groupe sur Facebook vous permet de partager de façon informelle toutes les informations que vous jugez pertinentes et utiles

